Aussi sûrement que nous entendons le sang battre dans nos oreilles, les cris d’un million de singes dont la dernière vision du monde fut celle d’un regard de panthère, résonnent encore dans notre système nerveux (P . SHEPARD cité par P. LEVINE).
Le psychologue/éthologue américain Peter LEVINE a développé une méthode thérapeutique dite de Somatic Experiencing ® et l’enseigne à travers le monde. Cette méthode est basée sur les découvertes récentes en neurosciences qui permettent de comprendre la manière dont le système nerveux central et le corps gèrent les évènements à forte connotation émotionnelle.
A travers cette brève introduction j’espère vous transmettre un peu de mon enthousiasme quant à cette méthode qui me paraît être bien plus « qu’une de ces nombreuses et soi disant nouvelles méthodes venant régulièrement de la Côte Ouest des USA portées par des parfums d’exotisme…comme me disait un de mes collègues ». Pourquoi cette méthode serait-elle différente ? : Entre autre, à mon avis, parce qu’elle a été créée à partir des observations d’un psychologue/éthologue et que ces personnes ont souvent une vue plus étendue de « Sapiens Sapiens » (et de ce que sera son avenir), le remettant à sa « juste place » dans le monde vivant (il n’a tout comptes faits « que » 40 à 100.000 ans !) C.G. Jung écrivait : « le médecin semble être le seul à savoir, par expérience, quelle est la fragilité de l’homme d’aujourd’hui » Personnellement je pense que le médecin-psychologue/éthologue est encore mieux placé à cet égard.
En sous titre de son livre Peter LEVINE a écrit : « Retrouver notre capacité innée à métamorphoser nos traumatismes ». Il nous démontre en effet que pour guérir les traumatismes nous n’avons besoin ni de thérapies sophistiquées ni de médications chroniques mais d’une compréhension, à partir de l’observation animale, de sa nature physiologique.
Traditionnellement les thérapies ont essayé de modifier la perception défensive qu’a un sujet de son environnement après un traumatisme par la raison, l’introspection, le conditionnement et/ou des médications. Cependant cette perception ne peut se modifier si l’expérience corporelle « hic et nunc » qu’en a le sujet ne se modifie pas.
Les éthologues ont observé que lorsqu’ils sont en danger et qu’ils ne savent ni fuir ni attaquer tous les animaux s’immobilisent selon un schéma instinctuel, identique et stéréotypé : « Prise de conscience d’un danger vital –> réaction d’arrêt puis d’orientation défensive –> activation orthosympathique pour une réaction de fuite et/ou d’attaque (en anglais « Flight » et « Fight response » ) et si elle n’est pas possible -> réaction d’immobilisation ou de FIGEMENT (en anglais « Freeze Response » (gérée par le système para sympathique dorsal). Quand le danger est passé, l’animal après être sorti de son état de FIGEMENT selon un schéma tout aussi stéréotypé : FIGEMENT -> sortie du FIGEMENT par une intense réaction de fuite et/ou d’attaque (gérée par le système orthosympathique) -> tremblements -> respirations amples et rythmées -> réaction d’orientation exploratoire (gérée par le système para sympathique ventral) » se remet à vivre normalement »
Notre système nerveux central comporte trois systèmes incorporés communément appelés cerveau reptilien (instinctuel), cerveau mammifère ou limbique (émotionnel) et cerveau humain ou néo-cortex (rationnel). Imaginons- nous dit Peter LEVINE - un troupeau d’impalas broutant paisiblement dans une oasis. Un guépard surgit d’un massif et le troupeau bondit à toute vitesse vers un fourré protecteur. Un jeune impala trébuche, se redresse aussitôt mais il est trop tard. Le guépard se lance sur lui. Au moment de l’impact (ou juste avant) le jeune impala tombe au sol, comme pétrifié.
La « nature » a eu deux bonnes « raisons » de développer cette réponse de FIGEMENT. La première, c’est qu’elle constitue une stratégie de la dernière chance, un prédateur s’attaquant rarement à une proie complètement immobilisée. La deuxième est qu’en se figeant, l’impala entre dans un état d’anesthésie et il ne souffrira pas s’il est déchiré par les mâchoires du guépard. Si par chance il survit, l’animal sort de la réaction de FIGEMENT de manière stéréotypée : il adopte des comportements de fuite et d’attaque, tremble, respire profondément quelques fois, se réoriente, reprend le contrôle de son corps et retourne à une vie normale comme si rien ne s’était passé. Grâce à ce mécanisme, il ne développe pas de traumatisme.
Peter LEVINE nous propose qu’un dysfonctionnement de ce mécanisme instinctuel de sortie du FIGEMENT explique la majeure partie de nos réactions humaines : le traumatisme - qui est rarement chez l’animal en liberté - est essentiellement du à la difficulté qu’ont les hommes à réaliser ce que font tout naturellement tous les animaux : sortir de la réaction adaptative de FIGEMENT dès que l’événement est terminé. La clé du traitement du traumatisme se trouve dans la capacité à imiter les animaux sauvages lorsqu’ils traversent la réponse de FIGEMENT et redeviennent mobiles, "fluides" et efficaces.
Cette possibilité de sortir du FIGEMENT est également présente chez l’homme mais est souvent bloquée par son monde de représentations mentales très développé. Cette évolution, bien utile la plupart du temps, constitue « en cas de malheur" un handicap En effet, la persistance, bien au delà de l’événement (parfois des décennies après !) de cet état de FIGEMENT se traduit au niveau du cerveau reptilien / instinctuel par le sentiment d’être coupé / étranger à soi même et impuissant (processus de dissociation), au niveau du cerveau limbique / émotionnel par le sentiment d’être coupé des autres (dissociation affective) avec, souvent, un sentiment de honte et au niveau du cerveau rationnel humain / néo-cortex par le sentiment d’être « coupé de l’univers » (dissociation cognitive). Les personnes traumatisées décrivent communément : « j’ai survécu mais je ne vis pas vraiment ; je me sens coupé de moi, des autres et de Dieu.. » Tous ces sentiments, qui peuvent être très complexes, ne sont « in fine » que le reflet d’un processus physiologique de FIGEMENT dont ils n’ont pas réussir à sortir.
D’autres thérapeutes ont eu aussi cette intuition et par exemple Max PAGES, psycho sociologue influencé par Rogers et Reich écrit en 1977 dans un chapitre intitulé « De la nécessité des gestes » (« Le Travail Amoureux »).
« les gestes précèdent et conduisent naturellement à la prise de conscience qui n’en est que la transcription quasi littérale. Le phantasme n’est qu’une dégradation du symptôme. L’expression physique du symptôme permet la décharge affective (en réalité selon Peter LEVINE la décharge neurophysiologique sous-jacente) que le symptôme contient comme en germe. Et c’est justement le blocage de la décharge affective ( et neuro physiologique sous jacente, la dissociation étant un processus neuro physiologique présent chez l’animal …) qui est à l’origine du processus névrotique et c’est son rétablissement qui constitue l’amorce d’un fonctionnement normal. Désir et répression sont inscrits dans le corps du sujet et directement accessibles sans passer nécessairement par une reconstitution de l’histoire du sujet. »
Au risque de se répéter mais le concept est fondamental et souvent peu compris des thérapeutes : ce n’est pas l’événement qui est à l’origine des séquelles du traumatisme ; ces séquelles sont dues aux reliquats de la réaction de FIGEMENT qui s’est produite lors de l’événement et se développent lorsque nous ne sommes pas en mesure d’achever le processus nous en faisant sortir. Cette réaction de FIGEMENT, loin d’être un état de repos, est en effet un état d’activation maximale du système nerveux accompagné d’une anesthésie physique et psychologique. Lorsque l’être humain sort de cette réaction de FIGEMENT il ressent les mêmes impulsions biologiques de fuite et d’attaque que l’animal mais contrairement à lui il ressent en plus les émotions (panique / rage) et les pensées (d’inadéquation, de honte, de conscience de la mort propres à l’espèce humaine..) qui y sont associées. La terreur de l’être humain de ressentir ces émotions /pensées intenses (« Adieu le FIGEMENT et la dissociation (et l’anesthésie)… Bonjour la VIE et la panique et la rage et la honte et.. ! ») bloque son évolution spontanée.
Ce qu’il doit donc apprendre est le moyen d’accéder graduellement, de manière titrée et ressourcée, à ses processus instinctuels. Pour ce faire, Peter LEVINE utilise le « Felt sense » (le « senti de soi »), notion empruntée à Eugène GENDLIN (Focusing. Bantam Books. 1982). Il s’agit d’apprendre à la personne traumatisée le langage du cerveau instinctuel / reptilien) qui est le langage de la sensation et de l’action. En contactant les sensations corporelles qui sont les reliquats de la réponse de FIGEMENT et en créant les conditions permettant à notre cerveau reptilien de ne pas recourir à la réponse de FIGEMENT (ressource, titration), l’être humain peut en sortir relativement aisément par différentes techniques corporelles (mais aussi parfois émotionnelles et cognitives) et reproduire ce que font spontanément les animaux.
Le traumatisme - qui fait partie de la vie - n’est alors plus une « condamnation à vie » et avec cette compréhension de son origine physiologique et une aide appropriée, il peut même nous transformer et devenir une extraordinaire source d’évolution. L’on constate en effet régulièrement que lorsque les immenses forces de survie « gelées » dans la réaction de FIGEMENT sont libérées par ce processus, la personne non seulement guérit de son traumatisme et de ses symptômes mais se sent beaucoup plus vivante, spontanée, créative, présente, en contact avec elle-même, les autres et l’univers…. Le traumatisme résolu est une voie classique de transcendance.
Théoriquement le traitement du traumatisme est donc extrêmement simple : il s’agit de découpler le FIGEMENT de la peur qui l’entretient indéfiniment. Pratiquement ce n’est pas toujours si simple… Un éthologue célèbre, Konrad LORENZ (« les 9 péchés capitaux de notre civilisation ») nous rappelle que dans le monde vivant tout système à rétro-contrôle positif s’auto détruit car antinomique avec le processus d’homéostasie. Les systèmes vivants doivent posséder un rétro-contrôle négatif c’est à dire que « plus de quelque chose » entraîne « plus de son opposé ». Chez l’être humain, ce qui permet de découpler le FIGEMENT et la peur (plus de peur/ colère entretient plus de FIGEMENT qui entretient plus de peur qui…) c’est le lien, entre autre thérapeutique. L’antidote de la peur (et de la colère) c’est le lie, la relation, l’amour !
Une personne victime de plusieurs agressions particulièrement violentes écrivait : « J’aurais préféré ne jamais vivre de tels événements, tout comme vous je suppose. Mais sans eux, nous ne nous serions jamais rencontrés (à savoir d’autres victimes) nous n’aurions jamais fait ce très long chemin ensemble. Ces bandits nous ont permis de trouver en chacun de nous des trésors cachés, des ressources insoupçonnées. Nous avons vécu tous ensemble des mois d’entraide, de combat, de travail intense, de camaraderie et même plus, d’amitié et de discrétion, pour prouver à ces fous qu’ils ne seront pas les plus forts. … »
Qu’apprennent donc - dans le meilleur des cas - les personnes ayant vécu un traumatisme ? Elles apprennent - et nous apprennent - que, face aux événements traumatiques de toute nature, elles ne pourront « s’en sortir » qu’ensemble. Elles redécouvrent les valeurs du lien, de la solidarité et de la fraternité humaine. Ce qu’elles ont vécu a entraîné une expérience de chaos, de rupture, de « perte du lien » avec « eux mêmes, les autres et l’univers » et quand ils parviennent à retrouver ce lien et la sécurité qui y est attachée, ils retrouvent non seulement un certain bonheur mais « l’amour ». Ils (re)découvrent ce que Boris CYRULNIK rappelle dans un article récent : « le bonheur (le lien) et le malheur (la rupture) ne s’opposent pas mais se complètent comme le jour et la nuit. L’inverse de leur indissociable couplage est la mort affective. L’amour ne peut se développer que si nous avons connu la souffrance (la rupture) puis le retour à la sécurité (le lien) ».
L’exposé « théorique et pratique » de cette méthode thérapeutique dépasse bien entendu largement le cadre de cette introduction et peut être pratiqué dans le cadre des formations organisées dans le monde entier (voir site traumahealing.com). En « très résumé », il s’agit, en utilisant des ressources construites préalablement et en allant progressivement vers le cœur du traumatisme, de changer la perception de l’événement traumatique : au lieu d’être toujours vécu comme présent (voire à venir) il revient dans le passé auquel il appartient.
Au delà de cet impact thérapeutique individuel, les principes découverts par Peter LEVINE nous font entrevoir la possibilité d’une prise en charge de traumatismes sociaux. Dans ces domaines également, si au FIGEMENT et à la peur et la colère qui l’entretiennent indéfiniment (guerres fratricides, conflits sociaux…) nous n’avons comme réponse que « plus de colère et plus de peur » le système social court à sa perte. Armé de cette compréhension issue de l’éthologie, Peter LEVINE a commencé à mettre au point avec des collègues nordiques et israéliens des méthodes visant à « guérir » les traumatismes sociaux au niveau de petits groupes.
En conclusion, la place de la « Somatic Experiencing® » dans le traitement des troubles anxieux post traumatique, tant au niveau individuel que social, reste l’objet d’un débat parfois passionné dans la communauté psychiatrique (4). Personnellement j’ai constaté à quel point cette approche soulageait la souffrance des personnes à qui je proposais cette méthode thérapeutique et vis-à-vis de laquelle je me sentais fort démuni auparavant.
Cette méthode thérapeutique, développée initialement dans le traitement de troubles anxieux post traumatiques (Post Traumatic Stress Disorder, Whiplash syndrom ..), peut s’appliquer également dans toute une série de troubles d’origine anxieuse tels que les troubles « paniques », certaines formes de maladies psychosomatiques (migraines, asthme, hypertension, colon irritable, cystites… ), les syndromes douloureux chroniques (fibromyalgie, fatigue chronique, …) et certains troubles de personnalité.
La « Somatic Experiencing ® » peut être intégrée dans différent modèles mais offre des spécificités qui la rend particulièrement efficace dans le domaine du traumatisme. Son modèle conceptuel permet de comprendre :
1. Comment le corps, instinctuellement (et donc tout à fait inconsciemment) se mobilise pour se défendre face à ce qu’il vit comme une agression par les trois réactions instinctuelles de « fuite, attaque et figement » (les 3 F : Fight, Flight, Freeze),
2. Comment l’immense énergie de survie mobilisée est souvent bloquée dans le corps et entraîne que le client se verrouille en mode de « survie »,
3. Comment le système nerveux autonome lie cette énergie sous forme de symptômes,
4. Comment le traumatisme ne peut se résoudre qu’avec l’achèvement de cycles biologiques bloqués ;
5. Pourquoi le thérapeute doit aider son client à « penduler » entre l’effet apaisant des ressources et l’effet activant du matériel traumatique,
6. Pourquoi lorsqu’on travaille un traumatisme aller plus lentement et plus doucement est aller plus vite et plus fort.
Le but de la formation est d’apprendre entre autres aux thérapeutes
1. À évaluer le contexte dans lequel se produit l’événement traumatique
2. À apporter les premiers secours
3. À évaluer le moment adéquat pour aborder le traumatisme sans re traumatiser le patient
4. À faciliter immédiatement une évolution positive des symptômes,
5. À travailler de manière non séquentielle afin de nettoyer le processus traumatique,
6. À aider le client à participer lui-même à son processus de guérison,
7. À permettre au client de gérer de petits quantités d’activation sans craindre la dissociation,
8. À réparer les « frontières du client » et créer ainsi chez lui un sentiment de sécurité,
9. À relâcher doucement chez le client ses tensions physiques dans sa structure tendino - musculaire,
10. À diminuer le choc afin de faciliter l’intégration et la dissipation du trauma
11. À créer une « oasis de sécurité » pour les personnes avant de commencer à travailler le traumatisme,
12. À mettre en place des expériences correctrices pour neutraliser les événements qui ont débordé la personne,
13. À éteindre les déclencheurs spécifiques en les couplant avec des ressources,
14. À utiliser l’énergie bloquée dans le traumatisme pour en faciliter la transformation.
En commençant par établir une « oasis de sécurité », en construisant des ressources, en abordant l’expérience traumatique par « petits morceaux », en utilisant les ressources construites préalablement pour neutraliser l’activation, en allant lentement, en dirigeant l’attention sur les événements qui se sont produits et après et avant l’évènement et en allant progressivement vers le cœur du traumatisme il est possible de restaurer une continuité du sentiment de soi. Il s’agit d’aller de la fragmentation vers l’intégration.
En travaillant de cette manière, les clients observent qu’ils peuvent progressivement ralentir le processus et maintenir une conscience intégrée du début à la fin de l’accident en incluant l’impact. Les symptômes diminuent, les déclencheurs de la peur, de la panique et de la colère « s’éteignent », la continuité du sentiment de soi est rétablie et l’accident est ressenti comme étant réellement passé. La perception qu’a le client de l’événement traumatique change : au lieu d’être toujours vécu comme présent ( voire à venir) il revient dans le passé auquel il appartient en réalité.
Participer à la formation de 3 ans en « Somatic Experiencing ® puis la pratiquer a été l’expérience professionnelle la plus enrichissante de ma vie. Si et seulement si « le cœur vous en dit », je ne peux que vous souhaiter, cher lecteur, de vivre cette même expérience.
Pr. Michel SCHITTECATTE